olok : Il semble clair que l'on ne va pas refaire le traité pour nous. Sommes-nous dès lors définitivement exclus de la construc1tion européenne ?
Gérard Courtois : Exclus de la construction européenne, non, mais le problème est de savoir ce qu'il en reste après le rejet de la Constitution. On voit mal pour l'instant, dans les semaines ou mois à venir, compte tenu de la situation en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, qui en France est le leader, quel pays peut aujourd'hui dépasser cette crise et relancer une dynamique européenne. On n'est pas exclus, on est dans une sorte de situation de blocage, de relative paralysie, et le problème est de savoir comment en sortir.
"L'EUROPE SÉRIEUSEMENT BLOQUÉE"
Scream : Est-il vrai que l'Europe sera bloquée 10 ans à cause de la France ?
Gérard Courtois : Dix ans, c'est impossible à dire. Il y a un précédent historique : la France a déjà rejeté il y a 50 ans la Communauté européenne de défense. Trois ans après, en 1957, les responsables européens avaient trouvé le moyen de rebondir et avaient créé la Communauté européenne. L'Europe est ainsi faite, jusqu'à présent en tout cas, qu'elle a toujours trouvé le moyen de dépasser ses crises. Personne ne peut dire si l'Europe sera bloquée pendant dix ans, mais l'Europe sérieusement bloquée, oui. Si l'Europe ne trouve pas le moyen de rebondir et de tourner cette page, on peut se poser la question de savoir si l'Europe ne va pas se déconstruire, se détricoter dans les années qui viennent.
Béatrice_Holfelder : Quelles conséquences le "non" va-t-il avoir sur les relations franco-allemandes ?
Gérard Courtois : La difficulté de la situation actuelle est claire : depuis l'origine, on dit que le couple franco-allemand est le moteur de l'Europe. Il est clair que ce moteur est aujourd'hui en panne. Cette panne relève à la fois de la situation française : le non français franc et massif limite très sérieusement la capacité de la France de peser demain sur les enjeux européens, elle se met en retrait. Et du côté allemand, on le sait, le chancelier Schröder a perdu récemment une élection régionale importante, et, du coup, il va convoquer des élections générales à l'automne. Donc les deux partenaires, la France et l'Allemagne, sont l'un et l'autre paralysés, en tout cas sérieusement embarrassés sur le plan intérieur. A partir de là, le couple lui-même n'est pas forcément menacé, mais il est en piteux état.
Vylène_Fermière : Un second vote, à la mode irlandaise ou danoise, vous paraît-il possible après un vote aussi massif ?
Gérard Courtois : Dans l'immédiat, sûrement pas, précisément parce que le vote contre le traité a été massif. On aurait été à 50/50, ça aurait été différent. Je veux dire par là que je ne vois pas quel responsable politique français aurait aujourd'hui l'autorité pour réengager un débat et redemander aux Français de voter sur ce texte. Quand je dis l'autorité politique, c'est que convoquer un référendum, c'est le président de la République qui le fait, et il est clair qu'après la victoire du non, Jacques Chirac n'a plus cette autorité-là, me semble-t-il. Autrement dit, si jamais cette hypothèse d'un deuxième vote des Français avait du sens, pour moi, ce serait nécessairement après le renouvellement de 2007, quel qu'en soit le résultat. Il faudrait un nouveau président, une nouvelle majorité et une nouvelle légitimité politique pour pouvoir dire aux Français : on va réexaminer le problème de l'Europe et on va vous demander de revoter.
"LE TRAITÉ ENTERRÉ"
Stephstr : Y aura-t-il ou non ce fameux plan B ?
Gérard Courtois : Je crois que tout ça est une grande illusion. Dès lors que les Français disent non au traité, première chose : il y a beaucoup de pays en Europe qui n'avaient accepté le projet de Constitution que parce que notamment la France et l'Allemagne y étaient favorables. Autrement dit, une bonne partie des 25 pays européens étaient réservés par rapport à ce traité. A partir du moment où les Français disent non, je pense que ce projet est mort et que ce traité est enterré. Jacques Chirac, évidemment, n'a pas les moyens de relancer le débat puisqu'il vient de perdre et d'être désavoué. En Allemange, G. Schröder va s'engager dans une campagne nationale, je ne vois donc pas l'Allemagne relancer ce débat et chercher à trouver un plan B, quel qu'il soit. Et enfin, pour prendre les trois grands pays, Tony Blair, je pense, est en réalité soulagé par ce non français. Parce qu'il a promis de faire un référendum en Grande-Bretagne, et il aurait vraisemblablement perdu ce référendum compte tenu de la position d'une bonne majorité des Anglais. Même s'il y avait un plan B, je ne vois pas quel leader européen a aujourd'hui l'autorité pour l'engager.
Yper : Mais sans la ratification d'un ou de plusieurs Etats, la Constitution peut-elle entrer en vigueur pour les autres, dans une sorte d'Europe à deux vitesses ?
Gérard Courtois : Je crois que tous les scénarios sont imaginables sur le papier, y compris éventuellement celui-là. Mais, en même temps, j'ai du mal à imaginer que l'Europe puisse s'engager dans une démarche, dans une évolution qui laisserait la France de côté. Je crois que ce n'est pas la France qui est exclue de l'Europe par ce vote, c'est le traité qui est enterré. Il n'y a plus de traité constitutionnel si la France, et très vraisemblablement les Pays-Bas dans deux jours, votent contre. Cela dit, on peut être sûr que dans les semaines qui viennent tout le monde va essayer de sauver la face. Tout le monde va faire comme si ce n'était pas dramatique, comme si l'on allait chercher des solutions. Mais je pense que c'est plus de l'habillage qu'une vraie possibilité de relancer la machine.
Antoine : Le non à la Constitution n'est-il pas le signe d'un retour du populisme en France ?
Gérard Courtois : Question qui appelle la polémique, la controverse, car les définitions du populisme sont variées. Je pense d'abord que le non, au fond, traduit une triple crise. Une crise politique : il y a un vote-sanction contre Chirac et contre le gouvernement ; plus profondément, je pense qu'il y a une coupure qui s'approfondit entre ce qu'on pourrait appeler le "pays légal" et le pays réel : les électeurs, les citoyens. Il y a un chiffre parlant : en février dernier, les sénateurs et les députés ensemble avaient approuvé pratiquement à 90 % la révision de la Constitution française qui était en quelque sorte nécessaire pour approuver ou ratifier le traité européen. Ce n'était pas directement le traité, mais presque la même chose, et hier, 45 % des électeurs ont voté oui.